Partager l'article ! Il ne faut désespérer de rien.: Pour l'anecdote, le personnage central de cet article m'est venu d'un rêve. Enfin je le suppose, étant donné ...
Pour l'anecdote, le personnage central de cet article m'est venu d'un rêve. Enfin je le suppose, étant donné qu'un matin, au réveil, j'avais un nom (difficile à porter!) et un fil conducteur (difficile à suivre!) en tête. Voyant qu'il résistait à l'épreuve du temps et de la procrastination (le rêve en question doit dater d'il y a au moins trois mois), ainsi qu'à une semi existence de crayon et de papier, coincé entre deux feuilles de cours volantes et constatemment menacé de disparition inopportune et involontaire, je me suis enfin décidée à soumettre à vos beaux yeux l'histoire de mon visiteur nocturne. Si il y a un Freudien dans l'assemblée, qu'il parle dans le vent ou se taise à jamais.
Au premier abord, Georges Saint-Raymond est un homme comme on en croise au coin de la rue, dans des grandes surfaces et dans des bureaux tristes, sans jamais trop les voir. Avec sa quarantaine pesante, ses yeux qui en ont vu d'autres que celle qu'il ne regarde plus, et un début de barbe grisonnant taillé par la paresse, Georges, étant moins auguste d'allure que de métier, est clown à la scène et triste à la ville. Un soir par semaine, toujours dans un autre lieu et toujours entre le même lion famélique et le même lanceur de couteaux borgne, sous l'oeil intransigeant d'un ancien général reconverti en Monsieur Royal, il rejoue le même numéro et toujours les gens rient. Mais, tout aussi invariablement, une fois les lumières éteintes et le maquillage défait, Georges Saint-Raymond redevient gris. Un teint de brique de mur d'urinoir qui le renvoie chaque soir à son drôle de drame. Il peine à se souvenir du jour où il a commencé à ternir. Quelque part dans le courant de son adolescence, sans doute. Au début, bien sûr, ça ne l'avait pas inquiété. Une mauvaise mine mise sur le compte d'un nombre d'heures de sommeil inversément proportionnel au nombre de cigarettes fumées sur une journée, toujours croissant. Mais, le temps passant, ni les nuits de douze heures ni les paquets de chewing-gums à la nicotine ne semblaient pouvoir rendre à Georges les couleurs de son enfance. Au contraire, il lui semblait ternir de jour en jour et prendre peu à peu la teinte grise d'un ciel belge au matin du premier novembre. Mais, pire que cela, il lui semblait que tout ce et tous ceux qui l'entouraient perdaient leur goût, leur odeur, et leur esprit. Ce n'était pas seulement lui mais le monde, le sien, qui virait au gris. Au fil des années, et des cohortes de médecins et thérapeutes impuissants, médicalement s'entend, pas l'ombre d'une solution ne vint nuancer la terne toile de fond de la vie de Georges Saint-Raymond. A force, il avait fini par s'y faire et même sa situation, contre laquelle beaucoup auraient lutté sans relâche, ne lui inspirait plus qu'une vague mélancolie, comme celle que l'on ressent quand un souvenir nous saisit à l'improviste, que l'image d'un bonheur passé revient, furtivement, s'incruster sous nos rétines et nous transporte pour un temps dans une vieille carte postale. Il s'évertuait néanmoins, pour soulager sa femme, à aller régulièrement consulter un psychiatre dont les louanges étaient chantées de maison en maison dans le quartier où le couple Saint-Raymond vivait depuis une quinzaine d'années. A la vérité, ce supposé fils spirituel de Sigmund Freud avait vite montré ses limites face au cas de Georges mais ce dernier, par routine et parce que ça lui faisait une distraction, se rendait chaque deuxième mercredi du mois dans cette vieille maison dont les escaliers en bois faisaient office de sonnette pour le cabinet du thérapeute, situé au premier étage. Une fois Georges installé dans le fauteuil de cuir craquelé, les deux hommes parlaient de tout et de rien, mais s'étendaient fréquemment sur le néant. Il leur arrivait même, de temps en temps, de commenter les derniers résultats du club de foot local, éternelle lanterne rouge du championnat.
Un matin de mars, il faisait presque beau, monsieur Saint-Raymond escalada, les yeux fermés et à reculons tant il les connaissait, les vingt-deux marches qui menaient chez son psychiatre. Ce dernier, pris d'un excès de zèle ou de désespoir face aux résultats sportifs du week-end, décida d'entamer une énième tentative de décryptage du subconscient de son patient. Le refrain était là, tout près à être entonné sur le ton monocorde de l'habitude.
"Mon problème, docteur, c'est la vie. Je la sens glisser dans mes veines, battre dans mes organes, bouger sous ma peau. Et pourtant, je ne m'y fais pas. J'ai bien
essayé de la vaincre, à grands coups de bouffées nicotinées et de gros rouge qui tache, mais elle s'accroche vaille que vaille, elle m'habite, elle s'insinue en moi par tous les moyens. Le
problème, voyez-vous, c'est que j'ai la vie sans espoir, sans amour, sans ambition. Et la vie toute seule, la vie sans raison, c'est un fardeau. Elle me pèse sur les os et me broie les neurones.
Elle tourne à vide dans tout mon corps. Tant que j'avais l'amour, tant qu'il y avait les gens, tant que j'avais les yeux brillants, je m'en accomodais bien, de la vie. Mais depuis des années je
vis tout seul. Ma femme, mes amis, mes collègues ne sont plus que des avatars de la solitude, et il n'y a que ma vie que je regarde en face, comme d'autres regarderaient la mort."
Une heure plus tard, Georges remercia le spécialiste pour sa prescription mensuelle d'anti-dépresseurs et repris le chemin de sa maison, du café tiède et du silence conjugal dans lequel ils se trouvaient, sa femme et lui, emmurés vivant. La tête en l'air, les yeux cherchant une réponse dans le ciel qui ne lui offrait que des nuages protéiformes, il percuta, à trois rues de chez lui, la fin de son calvaire. Elle avait des yeux noirs qui lui rappelèrent un amour lointain, l'odeur de ses vacances d'antant, et des rires d'enfants. Il chancela, ouvrit une bouche muette et une larme coula de ses yeux écarquillés. Et puis le gris s'évanouit, laissant place à un noir de nuit sans lune. Il était 15h15 quand Georges Saint-Raymond s'effondra avec fracas sur le trottoir. Il mourut d'un éclat d'amour en plein coeur, d'un morceau de vie explosant sa mémoire. Et quand il ferma ses yeux, auxquels s'offrait maintenant une palette de couleurs vives, il se surprit à être heureux.
Pour vous remercier de votre incommensurable patience, ce sera deux chansons pour le prix d'une. Ceux qui n'aiment ni Johnny Cash ni Deus peuvent maugréer dans leur coin. (Remarquez la liberté d'expression qui sévit en ces lieux...)
Voilà qui fait chaud au coeur =)! Merci!
Bises,
S.
Il n'a pas oublié, heureusement. J'espère qu'il n'oubliera pas de faire l'inverse, maintenant. Je lui disais justement, à propos de Dax, que j'aurais adoré faire le déplacement, mais que ça tombe pile poil pendant le premier week-end de ma période d'examens. Ca complique donc fortement les choses.
Vivent Johnny Cash & Nine Inch Nails... Merci.
Pleine de cynisme, aussi.
Pour le coup, ça risque de faire présomptueux si je dis que je suis d'accord, alors je me contenterai de dire merci et de te retourner le compliment.
En voilà une bonne surprise!
Bon, maintenant tu me redonnes ton mail sinon je te tape!
Et puis tu n'aimes pas que toi? je ne vois aucune stef! dans cette liste.... lamentable! :D
Mail envoyé sur ta boite mail et oubli corrigé =)