Mercredi 23 décembre 2009 3 23 /12 /Déc /2009 11:06

2009, an de disgrâce et de vache maigre, il en sera bientôt fini de toi. Alors que se profilent à l'horizon tes derniers jours, portant dans leurs vingt-quatre heures des monceaux de nourriture, des cadeaux à profusion et des boules Quies pour ceux qui supporteraient difficilement les cris extatiques de leurs contemporains, le taux de dépressions nerveuses s'affole tant du côté des climatologues que du côté des politologues.

"La marée monte..." Tentent encore désespérément  de prévenir les premiers.

"La barre est basse..." Constatent les seconds, affalés devant une bouteille de Dom Perignon pour laquelle ils avaient liquidé leurs économies, espérant pouvoir célèbrer le renouveau du monde politique en cette fin de l'an neuf.

Il est vrai que le tableau final du spectacle annuel est loin d'être réjouissant, et qu'on serait en droit de ressentir quelques remous nauséeux avant même d'avoir indécemment abusé des plaisirs gustatifs qui pèseront sur les tables et les appareils digestifs pas plus tard que très bientôt, même demain si je termine cette errance dactylographiée dans le délai que je me suis fixé. Mais, car il y a toujours un "mai" dans les calendriers, en cette année qui s'achève, et adam, je confesse un léger sentiment de jalousie, une petite pointe d'envie qui me chatouille les côtes quand je lorgne du côté de notre hexagonal voisin.

En effet, cette année encore la Belgique a fait preuve de son incapacité au jusqu'au-boutisme, alors que la France mettait un point d'honneur à finir ce qu'elle avait commencé. Il suffit, pour se faire une idée, de voir que quand une figure du socialisme belge se contente de défier toutes les limites du ridicule en jouant à l'Empereur de pacotille dans les médias, un pseudo-socialo français tombe le masque en dévoilant, derrière sa feinte ou défunte foi en la gauche, un coeur qui penche vers l'extrême droite. Pendant que les représentants politiques belges nagent obstinément entre deux eaux, horripilants ou obséquieux, leurs collègues français ont tranché : Ils seront odieux. C'est clair, c'est net, en un mot : Dégueulasse. Et  puis vas-y que je me donne les moyens d'aller jusqu'au bout de mon horreur! Charters à l'appui, je te le dis : Les afghans ont peut-être déjà un pied dans la tombe, mais le deuxième doit dégager du sol français! Et puis d'ailleurs, quiconque se réclame français se devra désormais d'entonner la Marseillaise en buvant son café, de saluer le drapeau et un, et deux, et trois-zéro! Aaah qu'elle est belle la France, cher pays de la tolérance. Voilà un exemple de politique qui ne badine pas avec la crapulerie. Quitte à y aller, allons-y à fond. Et il est clair qu'à côté de ça, les pauvres magouilles financières des politicards belges sont d'un affligeant amateurisme en matière de fourberie. Mais le gouvernement français, trop occupé à se renifler le derrière à la recherche de critères identitaires, est passé à côté d'une évidence que le reste du monde a perçu : L'identité française, elle vient du blues, et non des bleus. Et puis elle vient de Belgique, un peu. L'identité française, c'est la liberté, l'exil fiscal, et les Harley. En bref, et plus que le fromage et le pinard rassemblés, la France c'est Johnny Hallyday!

Prenez nous Jean-Philippe Smet, mais vous n'aurez jamais Jacques Brel! Ce grand Jacques qui avait résumé son plat pays en un mot : Vague. La mer du Nord pour dernier terrain vague, les vagues de dunes, les vagues clochers, les vagues idées politiques et une vague identité faite d'un hymne qui, dans la bouche du Premier Sinistre, ressemble étrangement à la Marseillaise, et de footballeurs qui s'appliquent à jouer comme des pieds pour être surs de ne pas marquer de la main. En un drapeau comme en trois, l'invincible unité de la Belgique (fabulée par un grand naïf du temps jadis) se traduit par d'incessantes bagarres entre lions flamands et coqs wallons. Estimons-nous seulement heureux que la Mère Patrie du surréalisme n'exige pas de ses ouailles qu'ils s'identifient comme tels, et rions un bon coup puisqu'on peut rire de tout. D'ailleurs, je vous quitte sur les mots d'une des seules personnes qu'il nous faut louer en ces temps obscurs, et pour laquelle j'accepte de risquer le rhume du genou en me prosternant dans la neige pour réciter cinq "Notre Pierre * ". Je m'en vais dans l'ombre de Desproges qui ne nous disait rien de moins que ceci : Noël au balcon, Pâques au tison. Noël en Espagne, Pâques aux rabanes. Et joyeuses fêtes!



* Notre Pierre, je fais le voeux
Que ton humour soit glorifié, que ta verve revienne
Car elle est plus utile sur Terre que dans le Ciel
Rappelle-nous aujourd'hui ton génie de toujours
Pardonne-nous nos errances si nous avons ri
Devant ceux qui t'auraient agaçé
Et ne nous soumets pas à la crétinisation
Mais délivre-nous du banal.
Amène (la bouteille de vin, qu'on trinque!)


 

Par Much
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Samedi 21 novembre 2009 6 21 /11 /Nov /2009 12:11

C'était, si ma mémoire ne me fait pas défaut, un soir de semaine comme un autre.Une journée éreintante de...mettons quatre heures avait scellé mon sort à celui du canapé pour le reste de la soirée et la crise de tétanie neuronale qui me frappait, en inévitable dommage collatéral d'une fréquentation régulière du milieu universitaire, ne me laissait comme unique possibilité d'occupation qu'un visionnage assidu du petit écran."Ô joie, Ô bonheur!" pensais-je en découvrant au centre du-dit petit écran l'homme qui représente, à lui seul, les dernières réminiscences de ma passion enfantine pour l'Egypte : Nagui!

A côté de lui se trouvait un candidat que son amour du risque avait poussé à exhumer un "Quand tu m'aimes" signé Herbert Léonard occupant, dans ma mémoire, l'équivalent d'un vide intersidéral.Herbert Léonard, je le précise, est très loin de susciter en moi un élan d'amour éperdu, ou même une vague d'admiration.Au contraire, ce brave homme ne m'a jamais marquée que par sa resse
mblance physique avec l'acteur qui incarnait le prêtre dans "Les oiseaux se cachent pour mourir", lequel m'évoquait déjà quelqu'ecclésiastique vicelard penchant plutôt du côté des enfants en bas-âge.Mais malgré cela, poussée, sans doute, par ma curiosité naturelle et mon état apathique (que certains diront naturel aussi mais, vous savez ce qu'on dit : La bave du crapaud...), je décidais de prêter attention aux paroles de cette chanson dans laquelle je pressentais un véritable petit chef-d'oeuvre, de la même manière que vous pressentirez probablement une légère pointe d'ironie dans cet écrit.Par chance ou par malchance, allez savoir, je découvris ce soir-là, non sans une certaine stupéfaction, que quelqu'un, un jour, avait sorti des méandres de son cerveau les quelques vers suivants (suivant quelques verres, j'espère) :

"Je n'ai qu'un pays
Celui de ton corps
Je n'ai qu'un peché
Ton triangle d'or."

Aaaah, Rimbaud et Baudelaire se mordent sans doute leurs phalanges poussièreuses de n'avoir eu, en leur temps, d'aussi merveilleuses inspirations.Je dirais même plus, mon cher watson, ou dupont, je ne sais plus, c'est le monde de l
a poésie tout entier qui doit s'auto-ausculter le nombril en se grattant sa grosse tête, garnie de quelques touffes de cheveux éparses, et en se demandant comment une plume aussi fine a pu lui passer sous le nez sans chatouiller son redoutable flair, non?
Et bien non, en fait. Errare humanum est, cher Herbert.Et voilà que j'en retrouve mon latin pourtant enfoui depuis des années sous les décombres de mon apprentissage scolaire, lesquels sont entassés dans un coin sombre de mon cerveau.Si l'erreur est humaine, donc, le don de mêler l'érotisme et la poésie n'est, quant à lui, pas donné au premier péquin venu.Mais merci quand même, et bonjour chez vous.Merci de faire ressurgir dans nos mémoires, par opposition à vos paroles d'une délicatesse équivalente à celle d'un pavé tombant bien à plat dans la mare, la beauté des variations de Gainsbourg sur son hédoniste Marilou.Merci, aussi, de nous rappeler que les rêves de madame sont plus beaux quand Bashung (en)chante les fantasmes qui les hantent.On est loin des amours de loin, ça oui, si loin qu'on en tomberait bien dans le désamour tout court.Mais, allez, Bébert, ne vous fâchez pas, je n'écrivais ça que...pour le plaisir...




Par Much
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Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /Nov /2009 23:44

 

J'ai fait ce tragique constat, eu cette prise de conscience abrupte alors que j'affichais un déficit en heures de sommeil assez élevé et que "Le sirop de la rue" de Renaud résonnait dans ma chambre pour la cent-douzième fois : Je ne connais plus les paroles de "La glace au citron" d'Henri Des... J'en suis plus retournée qu'une crèpe tombée à côté de la poêle. J'ai beau me faire archéologue de ma propre mémoire, impossible de m'en rappeler une seule phrase. Alors je lance un regard inquiet dans ma chambre, ayant déjà comme un pressentiment de ce que je vais y découvrir... B'en merde! Où est passée mon enfance?

Mes peluches ont mis les voiles, ou ont plutôt été poussées dehors, et vivent leur vie fantastique à la cave, dans un sac poubelle. J'ai mis mon véto, j'ai dis "M'man, si tu les donnes à Emmaus, j'te renie, j'te déshérite ou, au minimum, j'te fais la gueule jusqu'à ce soir!" Ca m'assure au moins qu'elles sont bien là, en bas, entre deux cartons et trois toiles d'araignée.

Et puis mon poster d'"Hélène et les garçons" hein? Celui qui avait été victime d'une de mes colères noires et que j'avais envoyé à la poubelle. Du haut de mes huit ans, j'étais persuadée que ma mère serait triste de les savoir tout chiffonés au milieu des emballages de bonbons et des dessins ratés. N'empèche que c'est moi qui ait noyé la poubelle de larmes quand j'ai compris que je ne m'endormirais plus en reluquant Nicolas, le pouce en bouche (moi, pas lui...). Et un jour, je me suis retrouvée à contempler avec la même ferveur un Che Guevara, regard flamboyant sur fond rouge (le même que toi, et toi, et ton voisin, et ton meilleur ami, et ton pire ennemi, et un paquet d'autres personnes), fraichement épinglé au mur de ma chambre.

Dans un coin de ma caboche aussi, des photos imaginaires et jaunies de Claude, d'Annie, François, Michel, Dagobert, Gribouille, et de ce bon petit diable, qui ont déserté ma bibliothèque et ma mémoire, à pas de sioux, sans que j'y prenne garde. J'avais les yeux rivés vers de nouveaux héros, de nouveaux décors, de nouveaux auteurs...Ah les salauds! Ils m'ont bien eue! Partir comme ça, presque sans laisser de traces, pour aller chasser les trésors avec d'autres gosses que moi...

Tout d'un coup, je me rends compte que j'ai marché à l'aveuglette, tout fascinée que j'étais par le monde des grands, des adultes. Mais, en apercevant la porte de mon enfance se refermer trop vite à mon goût, j'ai décidé que ça ne se passerait pas comme ça. Alors j'ai construit, dans le village miniature qu'est ma chambre, une place Jean Moulin, en l'honneur de la résistance au temps qui fuit. Elle n'est pas bien grande, coincée entre mon bureau et ma table de chevet, mais elle rayonne de souvenirs. Elle est habitée par mon vieux cheval à bascule en bois, qui a pris vie tant de fois pour devenir Tornado, Jolly Jumper et Mon Petit Poney, pour m'emmener sur tous les continents, donnant même dans l'inter-planétaire à l'occasion. Et puis, fièrement posé dessus, un vieux mickey en peluche. Ma première peluche peut-être, qui inspira une berceuse qui disait "Dodo Margaux-gaux-gaux, avec Mickey-key-key..."

Bonne nuit...


 

Par Much
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Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /Nov /2009 23:41

Si vous tenez à votre amour, ne marchez JAMAIS sur une rose...Foi de moi, ça n'apporte rien de bon et, en plus, ça fait un mal de chien.Oui, je sais, « foi de moi » c'est un peu comme « nom de Dieu », vous ne savez pas qui je suis, ni si vous pouvez me faire confiance.Alors, pour vous prouver que je dis vrai, je vais vous expliquer ce qui m'est arrivé...

Il se trouve que j'étais la fiancée du Petit Prince.Nous habitions deux astéroïdes voisines et, un soir que nous regardions le soleil se coucher pour la quarante-deuxième fois, chacun de notre côté, nos regards se sont croisés.Il va sans dire que nous avions tous deux une très bonne vue, voire une longue vue.Le lendemain, Philibert sonnait à ma porte.Beaucoup de gens ignorent que le Petit Prince s'appelle Philibert.En fait, je me demande si certains ne croient pas qu'il s'appelle réellement Lepetit Prince (ou Prince Lepetit).Non mais, franchement...

Toujours est-il qu'il se trouvait là, devant moi.Je dois dire que, vu de près, il était vraiment d'une beauté à couper le souffle.Il me le coupa si bien que je ne fus capable d'articuler qu'un « hungf » dont la signification exacte m'échappe encore à l'heure actuelle.Lorsqu'il esquissa un sourire, tous mes neurones se donnèrent rendez-vous dans mon pied gauche, et je ne fus pas gauche que du pied.En me retournant, je me pris les deux (pieds) dans le porte-manteau et je tombai droit dans ses bras.Autant dire que j'avais refermé la porte au nez de ce qu'il me restait de dignité et d'intellect.Fort heureusement, il en ri, et son rire sonnait comme mille grelots.Vous saviez?Ah oui, l'aviateur! Il m'en a parlé.En fait, il m'a parlé de tout ; du renard, du serpent, des hommes, du mouton, de l'avion...Il parlait, parlait, et moi je n'osais l'interrompre tellement je craignais de passer, une fois encore, pour une demeurée profonde en racontant quelques billevesées de mon cru.Quand il eut finit, il m'invita à venir arracher quelques pousses de baobabs avec lui le lendemain.De notre côté de l'univers, ce genre de proposition s'apparente fortement à un rendez-vous galant et c'est donc avec un plaisir non dissimulé que j'acceptais son invitation.

Quand j'arrivai chez lui, le jour suivant, je m'étonnai de la pancarte « C'est moi qui garde la maison » avec le dessin d'un mouton quelque peu galeux à côté.Il m'expliqua que c'était une pratique courante sur Terre que de mettre ce genre de pancarte à l'entrée de sa maison mais que, bien souvent, les chiens étaient préférés aux moutons.Vous, les terriens, représentez vraiment un mystère à nos yeux.Philibert me présenta alors son mouton, puis sa rose.Je sentis directement qu'elle ne m'aimait pas.Elle agitait ses épines sous son globe et, bien qu'elle ne m'arrivait qu'à la cheville, me regardait de haut.Mais je décidais de passer outre et la journée fut joyeuse et fructueuse.Il ne restait, au coucher du soleil, plus aucune pousse de baobabs et le mouton frôlait l'indigestion.Alors que je m'apprêtais à partir, Philibert me dit « Je dois avoir une deuxième chaise quelque part, tu ne voudrais pas regarder le soleil se coucher quarante-quatre fois avec moi? » Le coquin n'avait pas froid aux yeux, mais j'étais tellement heureuse qu'il ne me fallu pas trois minutes pour être assise à ses côtés, ainsi que sur mes principes et ma vertu.

Nous avons regardé le soleil se coucher quarante-quatre fois, puis quatre-vingt-huit fois, puis quatre-cent-quarante fois et encore beaucoup plus que cela.Mais, un jour, alors que nous jouions à saute-mouton (jeu auquel le-dit mouton se prêtait de bonne grâce), j'atterris malencontreusement sur la rose qui, pour une fois, ne se cachait pas sous sa prison de verre.Je retirais vivement mon pied, plus par douleur que par pitié ou inquiétude.Mais la pauvrette faisait peine à voir tellement elle était mal en point.Les pétales déchirés, les épines cassées, la situation était critique.Philibert était anéanti.Il cherchait en vain un moyen de soigner la tige qui était brisée en son milieu.Mais il s'avéra vite que la rose allait rejoindre sa dernière demeure : l'herbier de Philibert.Au regard qu'il me jeta, je compris qu'il ne me le pardonnerait pas.Alors je quittai les lieux sans demander mon reste et me préparais aux représailles.

Celles-ci ne tardèrent pas mais nulle injure, nulle gifle au menu.Nous n'avons jamais recourt à cette violence qui semble si courante sur Terre.Non, nous, lorsque nous désirons faire du mal à quelqu'un, nous soufflons très fort sur les étoiles de son ciel pour qu'elles s'éteignent.Et je vous jure que la perspective de ne plus jamais voir une étoile briller fait bien plus de mal que n'importe quel coup.C'est ce qui explique que, parfois, certaines de vos étoiles (qui sont en fait nos astéroïdes) disparaissent de votre ciel.Au terme d'une querelle, quelqu'un a vu ses étoiles être soufflées par un voisin rancunier.Il se confond alors avec le ciel et a beau se confondre en excuses, il tombe peu à peu dans l'oubli.Le Petit Prince, d'ailleurs, avait toujours fait en sorte d'être en bons termes avec tout le monde.Il avait bien trop peur qu'on éteigne ses étoiles et qu'il n'entende plus jamais le son de la poulie d'un puit là-bas, sur Terre.Mais ce jour-là, tout aveuglé de colère et de chagrin qu'il était après la perte de sa rose, il n'eut aucune hésitation à souffler violemment sur les miennes.Et depuis, je fais pousser des roses en espérant qu'un jour je pourrai vous écrire qu'il est revenu...


Par Much
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Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /Nov /2009 23:37

Du haut de sa cinquantaine fraîchement entamée, que rien ne trahit au premier regard, madame Popoune connait bien les maux d'amour.Et, à dire vrai, elle n'exprime aucun regret quant au fait qu'ils ne soient pas des maux de tous les jours.En effet, l'expérience lui a fait comprendre que, si l'amour est parfois aveugle, il est beaucoup plus rarement aphone, et ce n'est pas toujours un bienfait.Et de l'expérience, madame Popoune, elle en a en matière de phrases assassines qui brisent à la volée espoirs et idylles naissantes.Il en résulte une collection de souvenirs en technicolor, dont la science lui prévoit encore de nombreuses années de persistance avant qu'Alzheimer ne foute le trouble dans ses pensées, et que l'écran noir de ses nuits blanches ne soit envahi de neige.J'aurais aimé m'attirer le rayon de gloire qui émane de la création d'une phrase telle que « l'écran noir de tes nuits blanches », mais une honnêteté sans faille me pousse à rendre à César ce qui lui appartient.Ne chipotez pas, César ou Claude, C.Nougaro.Bref, imaginons qu'au crépuscule de sa vie, madame Popoune rencontre Al, l'ami des seniors, et qu'elle s'en éprenne tellement fort qu'il lui ferait perdre la tête.Dès lors, oublié ce jour de septembre où un inconnu, potentiellement charmant et carrément charmé, lui dit « Madame, vous avez un visage intéressant.Vous devriez faire du cinéma! ».Brouillé, le souvenir de la joie et de l'espoir qui l'envahirent alors qu'elle répétait les dires du cinéphile anonyme à son compagnon de l'époque.A la trappe, la réplique cinglante du compagnon sus-cité, qui d'un  « booah, c'est un autiste » déchira l'affiche en haut de laquelle madame Popoune se voyait déjà (là, C.Aznavour).A cet instant clé d'un récit aussi haletant que le meilleur des épisodes de Derrick, on est en droit de se dire qu'Alzheimer a du bon.Et, malheureusement, les souvenirs qui suivent pourraient bien venir appuyer cette thèse.

Au fil des années, madame Popoune compris que seul l'amour d'une mère pouvait s'avérer plus redoutable, sur le plan de la parole, que celui d'un homme.Elle le constata pour la première fois un jour où, célébrant le folklore d'une petite ville belge, elle fut abordée par un brave homme alcoolisé du foie jusqu'au cerveau, si bien que ses yeux avaient pris la couleur de l'orge malté fermenté.S'armant de tout son courage , et d'une chaise sous chaque main pour éviter de choir sous le coup de l'émotion et du houblon, il lui ouvrit son coeur en ses mots « Madame, vous êtes superbe! ».C'est là que le syndrome du poisson rouge frappa madame Popoune.Pour ceux qui l'ignorent encore, le syndrome du poisson rouge consiste à ouvrir la bouche en vue de parler et, pour une raison quelconque, de la refermer presque aussitôt sans qu'aucun son n'en soit sorti.Le tout vous donnant le charme d'un poisson rouge qui rêve à la mer du nord, alors qu'il est cloîtré dans son bocal.La raison, dans ce cas, venait de l'incroyable sens de la répartie dont la mère de madame popoune fit preuve en répondant au pauvre pochard amoureux « Et vous, vous êtes bourré! ».Le moins que l'on puisse dire, c'est que la romance fut tuée dans l'oeuf.Et l'auteur de cet assassinat verbal n'allait pas tarder à revenir sur les lieux de son crime.Quelques temps plus tard, c'est en sortant de table que madame Popoune fut interpellée par un admirateur transi qui lui demanda « Madame, que faites-vous ce soir? ».La réponse arriva par les dents de la mère, le syndrome du poisson rouge s'étant à nouveau abattu sur notre héroïne : « Ce soir, elle sort avec sa mère! ».L'amoureux éconduit dû déchanter, en imaginant sa belle étranglée par un cordon ombilical qu'on avait négligé de couper.Bien que cette image fut à mille lieues de la réalité, le fait que, Jean ou pas, il n'avait guère plus d'une dent dans la mâchoire (C.Polnareff...Ah non? B'en m.... alors!) retint madame Popoune de lui expliquer que non, elle n'était pas une vieille fille vivant entre sa mère et un vieux chat acariâtre, aussi possessifs l'un que l'autre.

Si la preuve que la mère de madame Popoune (dite Popoune senior pour les intimes que nous sommes à présent) maîtrise parfaitement l'art de la phrase assassine n'est désormais plus à faire, il ne faut néanmoins pas négliger que le port d'un dentier peut parfois vous faire dire l'exact opposé de ce que vous pensez.Elle en fit l'expérience à ses dépends lors d'une réception donnée en l'honneur d'un mariage.Elle célébrait l'union comme il se doit, une coupe de champagne dans une main, un amuse-gueule dans l'autre, quand un vieil ami vint lui dire : «Ta fille, c'était une jolie jeune fille, et c'est devenu une belle femme, hein?!».Les canines prisonnières de l'amuse-gueule au fromage, Popoune senior ne pu prononcer qu'un « boarf » qui laissa son interlocuteur perplexe.Ces cinq lettres sonnaient comme une dévaluation tragique :
« Elle est jolie, hein, ta fille!? »
« Ah oui? Tu trouves? Mouais.Je ne sais pas, moi, j'hésite...J'ai déjà fait du meilleur travail, il me semble...»
Sans doute Popoune senior voulait-elle dire « merci » ou « je trouve aussi », mais il n'empêche que ce vieil ami qui trouvait sa fille si jolie reparti avec, en tête, un « boarf » dont il doit toujours se souvenir.Quand l'événement lui fut rapporté par une indiscrète qui trainait là, et dont l'acuité auditive n'avait d'égal que le débit de parole, madame Popoune pris le parti d'en rire, et elle ne s'est pas arrêtée depuis.Est-ce pour ne pas en pleurer? Allez savoir...
Voilà qui clôt le film des aventures verbalo-sentimentales de madame Popoune.Un jour peut-être, alzheimer en volera la bobine.Dans le cas contraire, elle en rira sans dents jusqu'à ses cent ans.


Par Much
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