Jeudi 15 septembre 2011 4 15 /09 /Sep /2011 10:00

 

 

Fin juin 2011, j'étais telle l'oisillon femelle éprise de liberté, agitant les ailes au bord du nid familial en sentant s'engouffrer dans mes plumes l'air revigorant de l'indépendance nouvellement acquise. Trêve de métaphore niaise. Fin juin 2011, j'ajoutais à mon curriculum vitae un nouveau diplôme m'autorisant à dire « habitus » avec l'aisance de la bourdieusienne convaincue. J'étais officiellement titulaire d'un baccalauréat en sociologie et anthropologie. Titre qui, dans les faits, ne représente pas grand chose de plus qu'un marche-pied vers deux années d'études supplémentaires lesquelles mèneront indubitablement au sommet du monde, là où l'élite de la Nation se gratte le ventre et se tape la tête dans des mouvements synchrones en attendant que les aînés meurent d'avoir trop trimer pour pouvoir prendre leur place. Mais, je dois l'avouer, le sentiment d'une étape franchie et d'un nouvel horizon prêt à être conquis m'était plutôt agréable et ce, d'autant plus que s'offrait à moi l'opportunité de quitter cette ville étudiante que je ne pouvais plus voir qu'à travers le prisme de la nuit et de la bière à septante centimes...

 

 

Je pris donc la décision de migrer vers la capitale, lieu de promesses et d'avenir ancré au coeur de l'Europe, il y a un peu plus de deux mois. Il est établi que des flux migratoires réguliers poussent de jeunes provinciaux en âge de s'ébattre librement vers le territoire bruxellois. Mais, afin de ne pas se heurter trop violemment à la solitude des grandes villes, bon nombre d'exilés unissent leurs forces et leurs portefeuilles et partent à la recherche d'un lieu à investir en groupe, dans le respect mutuel et le partage des tâches ménagères. C'est la voie sur laquelle je m'engageai, non sans m'être assurée au préalable que ma future colocataire et moi avions suffisamment de goûts en commun que pour ne pas mettre l'appartement à feu et à sang après deux semaines et, par conséquent, nous retrouver chacune à notre point de départ: un quai de gare.

 

Deux questionnaires de Proust plus tard, nous nous mîmes à traquer les annonces, à arpenter les rues en quête d'affichettes orange frappées des mots « à louer », et à laisser traîner nos oreilles au coin de chaque bouche mâchant des termes immobiliers. Quand j'y repense, quelle belle époque d'insouciance ! Nous étions jeunes et optimistes, nos pas guillerets guidés par la certitude qu'une porte finirait par s'ouvrir pour accueillir nos cartons remplis d'enthousiasme.

 

Alors qu'aujourd'hui, quand je regarde dans le rétroviseur, je ne vois que cette affreuse ride qu'un froncement de sourcil répété a creusé au-dessus de mon nez. L'espoir, créature exsangue gisant au fond de mon cerveau, ne s'agite plus que de faibles soubresauts à la vue d'une annonce immobilière. Mais comment diable en sommes-nous arrivées là? Tout avait pourtant presque bien commencé...

 

C'était en juillet, il faisait beau. Je m'en souviens parce que ça a dû arriver trois fois sur les deux mois d'été qui viennent de s'écouler. Il faisait beau, donc, et nous étions en route pour notre première visite. Munies, à défaut d'un sens de l'orientation correct, d'un plan fraîchement acquis et de notre sourire le plus spontané, nous avions fait le chemin sans nous perdre et étions arrivées devant l'immeuble avec cinq minutes d'avance. "Bon point!" pensions-nous, naïves et pas peu fières de l'exploit accompli.

 

A 12h15, un jeune mec rasé de frais, cheveux nets et sourire ultra-bright vint nous ouvrir: "C'est pour la visite? Vous pouvez me suivre!" Ni une, ni deux, ventousées à ses talons, nous gravîmes l'escalier, la jauge d'impatience au bord de l'explosion. L'ouverture de la porte d'entrée actionna le bouton "descente automatique" des mâchoires inférieures. C'était lui! C'était absolument lui! L'appartement dont nous avions rêvé venait de se matérialiser devant nos yeux. Situation: 10/10, luminosité: 10/10, disposition des pièces: 10/10. Une seule question se posa alors: avions-nous, c'est une métaphore, le séant sis dans un bol de nouilles tout confort? Eh bien, au risque de ne surprendre personne, la réponse fut non. Notre interlocuteur, tout ganté de délicatesse, nous fit comprendre que nous résidions au bas de l'échelle immobilière, et que le mot "insolvable" était inscrit en lettres rouges sur nos fronts encore lisses. "Vous comprenez" dit-il "nous cherchons plutôt à le louer à un jeune couple, ou à une petite famille. Des gens qui ont une situation pluuus...stable."

 

Nous commencions surtout à comprendre que ce que nous avions imaginé être un chemin fleuri d'offres attrayantes au bout duquel nous aurions trouvé un lieu agréable où nous poser venait de se transformer en route aride s'allongeant au fur et à mesure que l'on y marche et que la gourde d'espoir se vide. Chose qui a eu une fâcheuse tendance à se confirmer entre temps, mais je ne ferai pas ici le détail des surprises, majoritairement mauvaises, que nous avons eues depuis lors. Ceci dit, je m'interroge...Puisque l'on dit qu'il suffit d'arrêter de chercher à se souvenir d'une chose pour que celle-ci nous revienne en mémoire, suffit-il de ne plus espérer obtenir quelque chose pour le recevoir aussitôt? Si quelqu'un détient la réponse ou un appartement à louer, qu'il n'hésite pas à se manifester!

 

En regardant par la fenêtre internet, j'ai vu passer du talent:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Much
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Jeudi 14 juillet 2011 4 14 /07 /Juil /2011 18:30

Ruojnob!

 

Iuh'druojua, ia'j xeud-tgniv sna!

 

Ec iuq tse elôrd ceva ec erbmon, tse'c no'uq tuep el renruot snad suot sel snes, li etser el emêm!

 

Zeyasse ed renruot el éliféd ud ezrotauq telliuj snad nu ertua snes, suov zerrev neib li'up en elbmesser à neir!

 

Zenruot al euqigleB snad suot sel snes, elle ne'n arua sap sulp ria'l nu'd syap inu!

 

Rap ertnoc, is suov zenruot ertov etêt snad ertua'l snes, ertê-tuep euq suov zerruop erdnerpmoc ec euq ej xuev erid! Uo ertê-tuep euq suov suov zeref etsuj nu silocitrot...

 

Tnannoté, non? (icrem, Pierre)

 

 

 

Vous n'avez pas compris? Sap ed icuos (fameuse locution latine dont l'équivalent Disney est: Hakuna Matata)! C'est que, voyez-vous, ce matin je suis entrée dans ma seconde année réversible. La légende veut qu'il y en ait une tous les onze ans et ce, jusqu'au nombre symbolique de 99. Dans certains cas, elle occasionne ce que d'aucuns nomment le syndrome de l'âge palindrome. Ce dernier se manifeste par une forte confusion entre l'avant et l'arrière, la gauche et la droite, le haut et le bas, l'envers et l'endroit, le "j'avance" et le "tu recules" et une tendance à croire que vu que rien n'a de sens, tout a un sens, ou bien l'inverse. Ceci dit, personnellement, je me suis réveillée en marchant sur les yeux et ça ne m'a pas fait  voir où j'allais...

 

Bref, vu que j'ai toujours l'écriture aussi fluide que l'élocution de Jean-Paul Belmondo, sans avoir l'excuse de l'AVC, j'ai saisi au vol la première absurdité qui me passait par la tête et, d'un coup de baguette magique vendue 112 euros à l'entrée de tout cinéma prêt à faire les poches de jeunes naïfs qui iront tôt ou tard s'écraser le nez sur un mur de la gare de King's Cross juste pour avoir voulu vérifier que le quai 9 3/4 existait, je l'ai transformée en prétexte pour venir insuffler un peu de vide dans la chambre de la brêle aux doigts dormants.

 

Sans doute les quelques lignes qui précèdent seront aussi infâmes à lire qu'elles l'ont été à écrire, aussi je n'oblige personne et ne rembourserai pas les frais en dafalgans. Par contre, je vous donne ça à mettre dessus:

 

 

 

Profitez bien de ce mois de juillet caniculaire!

Par Much
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Jeudi 28 avril 2011 4 28 /04 /Avr /2011 17:30

Pour l'anecdote, le personnage central de cet article m'est venu d'un rêve. Enfin je le suppose, étant donné qu'un matin, au réveil, j'avais un nom (difficile à porter!) et un fil conducteur (difficile à suivre!) en tête. Voyant qu'il résistait à l'épreuve du temps et de la procrastination (le rêve en question doit dater d'il y a au moins trois mois), ainsi qu'à une semi existence de crayon et de papier, coincé entre deux feuilles de cours volantes et constatemment menacé de disparition inopportune et involontaire, je me suis enfin décidée à soumettre à vos beaux yeux l'histoire de mon visiteur nocturne. Si il y a un Freudien dans l'assemblée, qu'il parle dans le vent ou se taise à jamais. 

 

Au premier abord, Georges Saint-Raymond est un homme comme on en croise au coin de la rue, dans des grandes surfaces et dans des bureaux tristes, sans jamais trop les voir. Avec sa quarantaine pesante, ses yeux qui en ont vu d'autres que celle qu'il ne regarde plus, et un début de barbe grisonnant taillé par la paresse, Georges, étant moins auguste d'allure que de métier, est clown à la scène et triste à la ville. Un soir par semaine, toujours dans un autre lieu et toujours entre le même lion famélique et le même lanceur de couteaux borgne, sous l'oeil intransigeant d'un ancien général reconverti en Monsieur Royal, il rejoue le même numéro et toujours les gens rient. Mais, tout aussi invariablement, une fois les lumières éteintes et le maquillage défait, Georges Saint-Raymond redevient gris. Un teint de brique de mur d'urinoir qui le renvoie chaque soir à son drôle de drame. Il peine à se souvenir du jour où il a commencé à ternir. Quelque part dans le courant de son adolescence, sans doute. Au début, bien sûr, ça ne l'avait pas inquiété. Une mauvaise mine mise sur le compte d'un nombre d'heures de sommeil inversément proportionnel au nombre de cigarettes fumées sur une journée, toujours croissant. Mais, le temps passant, ni les nuits de douze heures ni les paquets de chewing-gums à la nicotine ne semblaient pouvoir rendre à Georges les couleurs de son enfance. Au contraire, il lui semblait ternir de jour en jour et prendre peu à peu la teinte grise d'un ciel belge au matin du premier novembre. Mais, pire que cela, il lui semblait que tout ce et tous ceux qui l'entouraient perdaient leur goût, leur odeur, et leur esprit. Ce n'était pas seulement lui mais le monde, le sien, qui virait au gris. Au fil des années, et des cohortes de médecins et thérapeutes impuissants, médicalement s'entend, pas l'ombre d'une solution ne vint nuancer la terne toile de fond de la vie de Georges Saint-Raymond. A force, il avait fini par s'y faire et même sa situation, contre laquelle beaucoup auraient lutté sans relâche, ne lui inspirait plus qu'une vague mélancolie, comme celle que l'on ressent quand un souvenir nous saisit à l'improviste, que l'image d'un bonheur passé revient, furtivement, s'incruster sous nos rétines et nous transporte pour un temps dans une vieille carte postale. Il s'évertuait néanmoins, pour soulager sa femme, à aller régulièrement consulter un psychiatre dont les louanges étaient chantées de maison en maison dans le quartier où le couple Saint-Raymond vivait depuis une quinzaine d'années. A la vérité, ce supposé fils spirituel de Sigmund Freud avait vite montré ses limites face au cas de Georges mais ce dernier, par routine et parce que ça lui faisait une distraction, se rendait chaque deuxième mercredi du mois dans cette vieille maison dont les escaliers en bois faisaient office de sonnette pour le cabinet du thérapeute, situé au premier étage. Une fois Georges installé dans le fauteuil de cuir craquelé, les deux hommes parlaient de tout et de rien, mais s'étendaient fréquemment sur le néant. Il leur arrivait même, de temps en temps, de commenter les derniers résultats du club de foot local, éternelle lanterne rouge du championnat.

 

Un matin de mars, il faisait presque beau, monsieur Saint-Raymond escalada, les yeux fermés et à reculons tant il les connaissait, les vingt-deux marches qui menaient chez son psychiatre. Ce dernier, pris d'un excès de zèle ou de désespoir face aux résultats sportifs du week-end, décida d'entamer une énième tentative de décryptage du subconscient de son patient. Le refrain était là, tout près à être entonné sur le ton monocorde de l'habitude.

 

"Mon problème, docteur, c'est la vie. Je la sens glisser dans mes veines, battre dans mes organes, bouger sous ma peau. Et pourtant, je ne m'y fais pas. J'ai bien essayé de la vaincre, à grands coups de bouffées nicotinées et de gros rouge qui tache, mais elle s'accroche vaille que vaille, elle m'habite, elle s'insinue en moi par tous les moyens. Le problème, voyez-vous, c'est que j'ai la vie sans espoir, sans amour, sans ambition. Et la vie toute seule, la vie sans raison, c'est un fardeau. Elle me pèse sur les os et me broie les neurones. Elle tourne à vide dans tout mon corps. Tant que j'avais l'amour, tant qu'il y avait les gens, tant que j'avais les yeux brillants, je m'en accomodais bien, de la vie. Mais depuis des années je vis tout seul. Ma femme, mes amis, mes collègues ne sont plus que des avatars de la solitude, et il n'y a que ma vie que je regarde en face, comme d'autres regarderaient la mort."

 

Une heure plus tard, Georges remercia le spécialiste pour sa prescription mensuelle d'anti-dépresseurs et repris le chemin de sa maison, du café tiède et du silence conjugal dans lequel ils se trouvaient, sa femme et lui, emmurés vivant. La tête en l'air, les yeux cherchant une réponse dans le ciel qui ne lui offrait que des nuages protéiformes, il percuta, à trois rues de chez lui, la fin de son calvaire. Elle avait des yeux noirs qui lui rappelèrent un amour lointain, l'odeur de ses vacances d'antant, et des rires d'enfants. Il chancela, ouvrit une bouche muette et une larme coula de ses yeux écarquillés. Et puis le gris s'évanouit, laissant place à un noir de nuit sans lune. Il était 15h15 quand Georges Saint-Raymond s'effondra avec fracas sur le trottoir. Il mourut d'un éclat d'amour en plein coeur, d'un morceau de vie explosant sa mémoire. Et quand il ferma ses yeux, auxquels s'offrait maintenant une palette de couleurs vives, il se surprit à être heureux.

 

 Pour vous remercier de votre incommensurable patience, ce sera deux chansons pour le prix d'une. Ceux qui n'aiment ni Johnny Cash ni Deus peuvent maugréer dans leur coin. (Remarquez la liberté d'expression qui sévit en ces lieux...)

 

 

 

Par Much
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Jeudi 28 octobre 2010 4 28 /10 /Oct /2010 17:18

Contrairement à ce que le titre peut laisser présager, cet article est très sérieux. J'en veux pour preuve que son contenu n'est pas sorti de mon esprit mais bien de celui, fulgurant, de Stig Dagerman, auteur suédois que certains avaient fait cousin lointain de Sartre et Camus. Et, comme le disait Daniel Balavoine en regardant par le hublot d'un hélicoptère décollant de Gossi au soir du 14 janvier 1986 : Dieu que c'est beau. C'est mon avis, et j'aime toujours bien le partager. De même que j'aime l'idée de partager avec toi, hypothétique lecteur/trice, ce texte devant lequel je n'ai pas fini de m'extasier.



 

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (1952)

 

Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.


En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.

Qu’ai-je alors entre mes bras ?


Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.


Mais il y a aussi des consolations qui viennent à moi sans y être conviées et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir – aime-les tous ! Je suis ton talent – fais-en aussi mauvais usage que de toi-même ! Je suis ton désir de jouissance – seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude – méprise les hommes ! Je suis ton aspiration à la mort – alors tranche !


Le fil du rasoir est bien étroit. Je vois ma vie menacée par deux périls : par les bouches avides de la gourmandise, de l’autre par l’amertume de l’avarice qui se nourrit d’elle-même. Mais je tiens à refuser de choisir entre l’orgie et l’ascèse, même si je dois pour cela subir le supplice du gril de mes désirs. Pour moi, il ne suffit pas de savoir que, puisque nous ne sommes pas libres de nos actes, tout est excusable. Ce que je cherche, ce n’est pas une excuse à ma vie mais exactement le contraire d’une excuse : le pardon. L’idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu’elle n’est que l’image réfléchie de mon désespoir. En effet, lorsque mon désespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n’est qu’une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n’est qu’une trêve entre deux jours.


Mais l’humanité n’a que faire d’une consolation en forme de mot d’esprit : elle a besoin d’une consolation qui illumine. Et celui qui souhaite devenir mauvais, c’est-à-dire devenir un homme qui agisse comme si toutes les actions étaient défendables, doit au moins avoir la bonté de le remarquer lorsqu’il y parvient.


Personne ne peut énumérer tous les cas où la consolation est une nécessité. Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n’est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l’obscurité et les jours par les nuits, c’est un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas. Je peux, par exemple, marcher sur le rivage et ressentir tout à coup le défi effroyable que l’éternité lance à mon existence dans le mouvement perpétuel de la mer et dans la fuite perpétuelle du vent. Que devient alors le temps, si ce n’est une consolation pour le fait que rien de ce qui est humain ne dure – et quelle misérable consolation, qui n’enrichit que les Suisses !


Je peux rester assis devant un feu dans la pièce la moins exposée de toutes au danger et sentir soudain la mort me cerner. Elle se trouve dans le feu, dans tous les objets pointus qui m’entourent, dans le poids du toit et dans la masse des murs, elle se trouve dans l’eau, dans la neige, dans la chaleur et dans mon sang. Que devient alors le sentiment humain de sécurité si ce n’est une consolation pour le fait que la mort est ce qu’il y a de plus proche de la vie – et quelle misérable consolation, qui ne fait que nous rappeler ce qu’elle veut nous faire oublier !


Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Etant donné que je cherche à m’assurer que ma vie n’est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l’offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n’aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde. Que devient alors mon talent si ce n’est une consolation pour le fait que je suis seul – mais quelle épouvantable consolation, qui me fait simplement ressentir ma solitude cinq fois plus fort !


Je peux voir la liberté incarnée dans un animal qui traverse rapidement une clairière et entendre une voix qui chuchote : Vis simplement, prends ce que tu désires et n’aie pas peur des lois ! Mais qu’est-ce que ce bon conseil si ce n’est une consolation pour le fait que la liberté n’existe pas – et quelle impitoyable consolation pour celui qui s’avise que l’être humain doit mettre des millions d’années à devenir un lézard !


Pour finir, je peux m’apercevoir que cette terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la même mort que le sage, et que la mort peut nous faire l’effet d’une consolation pour une vie manquée. Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait voir dans la vie une consolation pour la mort !


Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l’eau ou l’oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu’accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire : la vraie car, à la vérité, il n’existe pour moi qu’une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l’intérieur de ses limites.


Mais la liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l’indépendance. On dirait que j’ai besoin de la dépendance pour pouvoir finalement connaître la consolation d’être un homme libre, et c’est certainement vrai. A la lumière de mes actes, je m’aperçois que toute ma vie semble n’avoir eu pour but que de faire mon propre malheur. Ce qui devrait m’apporter la liberté m’apporte l’esclavage et les pierres en guise de pain.


Les autres hommes ont d’autres maîtres. En ce qui me concerne, mon talent me rend esclave au point de pas oser l’employer, de peur de l’avoir perdu. De plus, je suis tellement esclave de mon nom que j’ose à peine écrire une ligne, de peur de lui nuire. Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l’oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.


Mais, venant d’une direction que je ne soupçonne pas encore, voici que s’approche le miracle de la libération. Cela peut se produire sur le rivage, et la même éternité qui, tout à l’heure, suscitait mon effroi est maintenant le témoin de mon accession à la liberté. En quoi consiste donc ce miracle ? Tout simplement dans la découverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain, n’a le droit d’énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre vienne à s’étioler. Car si ce désir n’existe pas, qu’est-ce qui peut alors exister ?


Puisque je suis au bord de la mer, je peux apprendre de la mer. Personne n’a le droit d’exiger de la mer qu’elle porte tous les bateaux, ou du vent qu’il gonfle perpétuellement toutes les voiles. De même, personne n’a le droit d’exiger de moi que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. Pour moi, ce n’est pas le devoir avant tout mais : la vie avant tout. Tout comme les autres hommes, je dois avoir droit à des moments où je puisse faire un pas de côté et sentir que je ne suis pas seulement une partie de cette masse que l’on appelle la population du globe, mais aussi une unité autonome.


Ce n’est qu’en un tel instant que je peux être libre vis-à-vis de tous les faits de la vie qui, auparavant, ont causé mon désespoir. Je peux reconnaître que la mer et le vent ne manqueront pas de me survivre et que l’éternité se soucie peu de moi. Mais qui me demande de me soucier de l’éternité ? Ma vie n’est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j’aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n’est pas l’étalon qui convient à la vie. Au fond, le temps est un instrument de mesure sans valeur car il n’atteint que les ouvrages avancés de ma vie.


Mais tout ce qui m’arrive d’important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l’on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l’espace d’une seconde ou l’espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.


Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l’on exige de moi. Ma vie n’est pas quelque chose que l’on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n’est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. Il est absurde de prétendre que la mer soit faite pour porter des armadas et des dauphins. Certes, elle le fait – mais en conservant sa liberté. Il est également absurde de prétendre que l’homme soit fait pour autre chose que pour vivre. Certes, il approvisionne des machines et il écrit des livres, mais il pourrait tout aussi bien faire autre chose. L’important est qu’il fasse ce qu’il fait en toute liberté et en pleine conscience de ce que, comme tout autre détail de la création, il est une fin en soi. Il repose en lui-même comme une pierre sur le sable.


Je peux même m’affranchir du pouvoir de la mort. Il est vrai que je ne peux me libérer de l’idée que la mort marche sur mes talons et encore moins nier sa réalité. Mais je peux réduire à néant la menace qu’elle constitue en me dispensant d’accrocher ma vie à des points d’appui aussi précaires que le temps et la gloire.


Par contre, il n’est pas en mon pouvoir de rester perpétuellement tourné vers la mer et de comparer sa liberté avec la mienne. Le moment arrivera où je devrai me retourner vers la terre et faire face aux organisateurs de l’oppression dont je suis victime. Ce que je serai alors contraint de reconnaître, c’est que l’homme a donné à sa vie des formes qui, au moins en apparence, sont plus fortes que lui. Même avec ma liberté toute récente je ne puis les briser, je ne puis que soupirer sous leur poids. Par contre, parmi les exigences qui pèsent sur l’homme, je peux voir lesquelles sont absurdes et lesquelles sont inéluctables. Selon moi, une sorte de liberté est perdue pour toujours ou pour longtemps. C’est la liberté qui vient de la capacité de posséder son propre élément. Le poisson possède le sien, de même que l’oiseau et que l’animal terrestre. Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?


Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l’instant que je le fasse à l’intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n’ai rien à opposer que moi-même – mais, d’un autre côté, c’est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. Mais ma puissance ne connaîtra plus de bornes le jour où je n’aurai plus que le silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant.


Telle est ma seule consolation. Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre.

 

 
Par Much
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Vendredi 15 octobre 2010 5 15 /10 /Oct /2010 01:00

Au matin du huitième jour, Dieu, qui se moquait pas mal du nombre de jours que compte une semaine puisqu'après tout il l'avait lui-même fixé à sept et que, quand bien même il aurait voulu en changer, il n'était pas né le premier mortel qui l'en dissuaderait. Dieu, disais-je, vint visiter André Léonard. Pressentant chez l'ecclésiastique une nature profondément rétrograde, il était convaincu d'avoir trouvé en lui un homme parfaitement modelable à son image. "Pas le genre à se laisser coiffer d'une couronne d'épines, celui-là, au moins. Ce sera la mitre, sinon rien !" se disait donc le Père Créateur en cheminant vers l'esprit retors de Monseigneur l'archevêque.

 

"André..." souffla Dieu une fois arrivé à destination."André-Mutien..." dit-il en haussant un peu le ton."André-Joseph, archevêque de l'archidiocèse de Malines-Bruxelles !" prononça Dieu sur un ton sentencieux, espérant ainsi éveiller enfin la conscience de son serviteur. Dans un sursaut, Son saigneur Léonard ferma la fenêtre internet qui affichait la page d'accueil du site www.enfantsdechoeur.be et arracha de ses oreilles le casque qui résonnait encore des échos de "Personal Jesus". Réajustant sa soutane et cherchant des yeux la personne qui venait de parler, l'archevêque balbutia "Ce n'est...Ce n'est pas moi...C'est Vangheluwe...On lui a confisqué son ordinateur...Il a demandé si il pouvait emprunter le mien, a parlé d'une urgence...Pas pu dire non...Il a oublié de fermer le navigateur...Ce n'est pas moi..."

 

Dieu, dans Sa très très grande mansuétude, rassura le religieux en ces termes : "Relache le sphincter, Dédé, ce n'est que moi, le Pater. Etant donné que je m'adresse à toi depuis quelque sombre recoin de ton esprit, tout ceci restera notre petit secret. J'ai de grands projets pour toi, et ce ne sont pas ces quelques petits travers qui y feront opposition. Tu me sembles, au contraire, plus que jamais être l'homme que j'attendais. Quand je repense à ce petit niaiseux qui voulait que les Hommes s'aiment et vivent en paix...Il a fini crucifié sur le mont Golgotha, avec un poignard bien calé entre les omoplates, planté là par un de ses disciples pendant que tous les autres, au lieu de le défendre, roulaient sous les tables en cuvant leur vin. Tandis que toi, Léonard, toi, contrairement à lui, tu as la carrure pour accomplir mon dessein, pour porter mon message haut et fort à travers le Monde. Ratzinger n'est qu'une transition. A la mort du petit nazillon en chasuble, ton nom s'écrira en fumée blanche dans le ciel romain, et mon heure sonnera enfin...Jouez hautbois, résonnez musettes, pour moi l'avènement, pour toi le divin enfant ! Partage de frères !"

 

Rasséréné et, il faut bien le dire, quelque peu alléché par le discours du Très-Haut, André s'agenouilla et, penchant la tête vers ses mains croisées, murmura "Soit loué, Seigneur. Que puis-je faire pour satisfaire Ta volonté ?"

 

"Commence par te redresser, idiot ! L'expérience m'a démontré à plusieurs reprises que bonté et soumission ne mènent à rien. J'attends de toi que tu sois inflexible, raide comme le baton de la justice divine qui s'abattera sous peu sur le crâne perverti du genre humain. A l'heure qu'il est, les prêtres prêchent en vain tant mes ovins s'égarent. Je compte donc sur toi pour ramener le troupeau de l'humanité dans le droit chemin. Ce ne sera pas sans peine, j'aime autant te prévenir. Mais si il est une règle d'or qui te guidera sur le chemin de la victoire, c'est bien celle-ci : Bannis toute compassion de tes actions. Retiens bien ça, mon petit André : La compassion c'est bon pour les boudhistes ! Dorénavant, l'Eglise, l'institution ecclésiastique doit primer sur tout. Il te faudra traquer et condamner sans relâche les comportements déviants qui gagnent du terrain sur le bon sens et la morale chaque jour. Bats-toi ! Va planter le drapeau du Vatican sur tous les sommets de l'infâmie et tu en seras récompensé..."

 

Alors, galvanisé par les paroles de son Idole, André, dit André-Mutien, dit André-Joseph Léonard archevêque de l'archidiocèse de Malines-Bruxelles se leva et parti en croisade contre le Mal, la morale juchée sur son épaule gauche, le bon sens sur l'épaule droite, la bonne parole sur ses lèvres et la Bible sur son coeur, pour être bien sûr qu'on ne le touche pas.

 

Pour ceux qui, éventuellement, ne sauraient pas qui est notre cher archevêque : http://portfolio.lesoir.be/v/belgique/declarations_polemiques_monseigneur_leonard/

(*) Si j'en crois wikipédia, ce qu'on m'a rigoureusement conseillé de ne pas faire pendant des années, cette phrase, tirée de l'Apocalypse, est la devise dudit Monseigneur.


 


Par Much
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